Quels sont les différents leviers du Numérique Responsable qui peuvent permettre à la France et à l’Europe de réduire ses dépendances et de construire une souveraineté numérique lucide, à l’échelle des institutions, des organisations et des citoyens ?
Le sujet de la souveraineté numérique est dorénavant au cœur de toutes les discussions, dans un contexte géopolitique qui se complexifie et dans lequel l’Europe n’est pas en position de force. C’est le constat que pose d’emblée la dernière étude de l’association GreenIT intitulée “ Numérique Responsable : un levier stratégique de souveraineté numérique en France et en Europe”.
Une dépendance multidimensionnelle
La dépendance à laquelle fait face l’Europe sur le numérique touche tous les compartiments : les équipements utilisateurs, les réseaux et les centres de données, aussi bien pour la fabrication que l’utilisation :
- Une dépendance croissante aux grands fournisseurs de service “cloud”, alimentée par l’augmentation des usages
- Une dépendance logicielle et matérielle
- Une dépendance aux métaux et minéraux
- Une dépendance énergétique et hydrique
- Une dépendance aux infrastructures réseau mondiales
Pour illustrer ces dépendances, on peut rappeler que 52,7% des entreprises européennes utilisaient des services cloud payants en 2025. Et 83 % du marché européen des logiciels et services cloud est capté par des acteurs américains selon une étude du Cigref de 2025. L’Europe ne représente qu’à peine 10% du marché mondial des semi-conducteurs et dépend quasi intégralement des importations pour la plupart de ces ressources stratégiques d’après le rapport 2023 de la Commission européenne sur les matières premières critiques, notamment les métaux et terres rares.
Le numérique responsable comme stratégie de souveraineté
La souveraineté numérique ne se construit pas seulement en créant des alternatives européennes mais en repensant notre dépendance à des services et des ressources que nous ne maîtrisons pas. Il s’agit donc d’abord de questionner les besoins et les pratiques pour ensuite cibler les alternatives stratégiques à déployer. Sobriété et efficacité d’abord, substitution ensuite, et non pas l’inverse. L’étude ARCEP et Ademe sur le numérique soutenable rappelle que l’augmentation exponentielle des flux de données est un facteur central de l’empreinte environnementale du numérique, mais aussi de la pression sur les infrastructures cloud et réseau.
Un certain nombre de mesures relevant du numérique responsable permet donc de réduire nos dépendances :
- Réduction des volumes pour restaurer la marge de manœuvre stratégique.
- Prolongation de la durée de vie des équipements.
- Écoconception logicielle et simplification des architectures.
- Approche Slow Tech : La Slow Tech est un outil de discernement souverain dans la frénésie numérique actuelle. Alors que la pression concurrentielle pousse à adopter massivement le cloud et l’IA sans analyse stratégique approfondie, la Slow Tech propose de retrouver le sens des priorités.
- Orientation Low Tech : Parallèlement à l’approche Slow Tech (qui est temporelle et stratégique), l’approche Low Tech appliquée au numérique se concentre sur la nature même des solutions techniques que nous utilisons. Il s’agit de promouvoir des technologies simples, robustes, réparables, compréhensibles et adaptées au besoin réel.
- Désescalade technologique : simplifier avant de substituer.
- IA frugale et maîtrisée.
Les recommandations pour une souveraineté numérique lucide
L’étude propose des recommandations pour trois catégories d’acteurs :
Pour les pouvoirs publics (État, collectivités, régulateurs) :
- Fixer un cap de “dépendance acceptable” et le mesurer.
- Allonger la durée de vie du parc informatique public.
- Créer une filière d’excellence en écoconception, slow tech et low tech qui sera la source des alternatives technologiques dont nous aurons besoin.
- Orienter les financements publics sur l’IA vers les IA frugales et maîtrisées.
- Encourager la désescalade technologique dans les administrations.
- Maintenir les versions non-numériques des services essentiels.
- Soutenir des projets de câbles alternatifs.
Pour les organisations et entreprises :
- Mesurer et réduire la part du numérique “non souverain” dans l’activité.
- Allonger la durée de vie des équipements professionnels.
- Privilégier les solutions souveraines et éco-conçues.
- Former et sensibiliser à la “veille lucide” (l’innovation doit être alignée avec la stratégie et non suivie aveuglément).
- Organiser la désescalade technologique.
Pour les citoyens :
- Épurer son environnement numérique personnel.
- Faire durer et donner une seconde vie aux appareils.
- Choisir des solutions éthiques, respectueuses et locales dès que possible. Accepter de payer pour des services en échange de garanties.
- S’informer et soutenir les initiatives de numérique responsable.