Les évolutions actuelles du numérique, notamment sous l’essor de l’intelligence artificielle, semblent peu compatibles avec le plafond des frontières planétaires. Olivier Michel, de l’Université Paris Est Créteil, dresse un état des lieux et offre une prise de hauteur pour repenser un numérique compatible avec les limites de notre planète
Le 27 novembre dernier, l’Université de Rouen Normandie a organisé une conférence intitulée “Infrastructures numériques et frontières planétaires”. David Tixier, chef de socio-écologiques à l’institut T.URN de l’Université, membre de la promotion 2025 de la coalition numérique responsable, est également le référent sobriété numérique de l’université au sein du réseau national des référents sobriété numérique des établissements de l’enseignement supérieur. C’est dans ce cadre qu’il a invité un autre référent, Olivier Michel, enseignant-chercheur en informatique à l’Université Paris Est Créteil, pour partager ses connaissances devant une trentaine de participants issus de l’Université et de la coalition numérique responsable.
Le contexte environnemental
Olivier Michel a commencé par rappeler le contexte environnemental actuel, et notamment le contexte climatique. Au-delà de la hausse des températures déjà enregistrée et projetée, il a insisté sur l’accélération à l’œuvre sur les dernières années, faisant présager d’un emballement du phénomène. Rappelant ensuite l’état dégradé de nos puits de carbone (océans et forêts notamment), il a alerté sur le risque de franchir plusieurs points de basculement (tipping points) tels que la disparition des récifs coralliens ou de la calotte glaciaire au Groenland, qui nous emmèneraient vers des situations imprévisibles. Il a finalement étendu le constat du contexte climatique à l’ensemble des neuf frontières planétaires.
Le numérique
La matérialité du numérique a été présentée au travers d’une approche par le cycle de vie, que la plupart des lecteurs de cette newsletter connaissent bien. Un élément intéressant à partager est qu’aujourd’hui pour connaître la composition d’un smartphone ou d’un autre équipement, la seule solution est de le démonter et de broyer ses composants, car aucun fabricant ne partage d’informations à ce sujet.
Concernant la fabrication, et notamment celle des datacenters, Olivier Michel a présenté l’évolution de la puissance des datacenters mis en service, et surtout le changement dans l’approche : un datacenter ne fournit plus une puissance de calcul mais une puissance énergétique, avec notamment l’exemple du campus IA à Fouju en Seine-et-Marne, qui aura une puissance énergétique de 1,4GW en pleine capacité en 2029 (A titre de comparaison, l’EPR de Flamanville a une puissance de 1,6GW).
Intelligence Artificielle
Le premier constat est qu’il s’agit d’un sujet dont on ne peut pas ne pas parler, avec l’exemple du Monde qui publie en moyenne un article par jour sur le sujet. Et qu’il s’agit d’une problématique à l’intersection de multiples champs :
- Juridique (l’apprentissage, l’usage, les données...)
- Philosophique (intelligence, pensée, tâche cognitive…)
- Économique (data center, GPU, transformation globale...)
- Social (surveillance, emploi, formation...)
- Sociétal (arts, culture, relation êtres humain/algorithmes...)
- Politique (qui possède les outils, décider, gouverner…)
- Et... environnemental (solutions, ressources, impacts...)
Sur cet aspect environnemental, on peut retenir que les gains de performance linéaire nécessitent un accroissement exponentiel des ressources utilisées : diminuer de moitié le taux d’erreur d’un modèle nécessite de multiplier par 500 le coût matériel. (La loi de Moore est dépassée, aujourd’hui la puissance de calcul double tous les 3-4 mois). Le bon moment pour rappeler que l’efficacité ne réglera pas le problème en raison de l’effet rebond.
Élargir la focale
Après avoir rappelé à quel point le numérique porte l’économie mondiale aujourd’hui et les risques systémiques qu’il représente, Olivier Michel nous a proposé de prendre un peu de hauteur, en nous partageant notamment le principe de commun négatif. Le commun est une ressource que l’on souhaite partager, qui est gérée par une communauté qui se donne pour cela des règles et une gouvernance. Or une ressource est une chose dotée d’une utilité mais qui peut produire des effets négatifs. Ainsi le numérique actuel peut être considéré comme un commun négatif, car non réincorporable dans le cycle du vivant :
- Technologie ne s’inscrivant pas dans les cycles bio-géo-chimiques
- Utilisant des ressources finies (énergie, métaux, etc)
- Par souci d’efficacité, puise dans l’ensemble des stocks disponibles
- Souffre d'obsolescence programmée
- Vouée à survivre sous une forme dégradée pour des durées très longues
Et cette problématique nécessite une politisation du sujet pour créer un débat collectif
Introduire des limites
En conclusion, Olivier propose de réintroduire des limites au numérique pour le rendre compatible avec les frontières planétaires :
- Temps et discontinuité : Circulation des données et intermittence contraintes par une ressources extérieure (disponibilité de l’énergie photovoltaique par exemple)
- Espace : Localisation des services
- Calcul : Peut-on/Doit-on tout calculer ? Ralentir les calculs ? Pré-calculer et stocker ?
- Ressource : Penser en termes de stocks (finis) et non plus de flux (infinis)